Portrait Alice Gautreau                                Couv seuls les poissons morts suivent le courant éd Pygmalion

 

Alice Gautreau est sage-femme pour Médecins sans frontières. Elle raconte son parcours incroyable dans son livre Seuls les poissons morts suivent le courant paru aux éditions Pygmalion.

https://www.editions-pygmalion.fr/Catalogue/hors-collection/documents-et-temoignages/seuls-les-poissons-morts-suivent-le-courant

 

Voici un site qu’elle affectionne tout particulièrement : www.sosmediterranee.fr

 

 

J’ai rencontré cette jeune femme rayonnante à l’hôtel Renaissance Paris Arc de Triomphe. Sa joie de vivre, sa simplicité et son authenticité m’ont séduite. Je la remercie d’avoir accepté mon invitation et de sa spontanéité. Sa passion pour son métier lui confère une personnalité empreinte de fraîcheur et de combativité. Elle est mon invitée des « Rencontres féeriques » de cette semaine. Chaque jour, découvrez une partie de notre échange.

 

Dans votre récit, ce qui est très touchant à mes yeux, c’est cette bienveillance avec laquelle vous vous occupez de toutes ces personnes en détresse, j’ai senti également de la tendresse. Quelle définition donneriez-vous à la bienveillance ?

C’est vrai qu’à bord on avait énormément de bienveillance, entre nous et avec les réfugiés. La bienveillance c’est de toujours vouloir le meilleur pour les autres. Tout le bonheur des autres irradie et on peut en profiter nous-mêmes. C’est un peu égoïste au final. Voici un exemple d’un moment de bienveillance à bord : entre nous, on se faisait des petits cadeaux les uns aux autres. J’adore les Yogi Tea et j’en avais achetés beaucoup. On passait du temps avec les filles à boire du thé et on papotait pendant les moments de creux. Je gardais les petits messages que l’on trouve sur les sachets des Yogi Tea et je les déposais dans la cabine de mes collègues afin qu’ils aient un mot gentil. J’en retrouvais aussi sur mon oreiller. Ce sont des petites choses comme ça qui provoquent un sourire.

 

Est-ce un moyen de se ressourcer, de prendre des forces pour mieux donner à nouveau ?

Oui tout à fait. Ils me donnaient de la force car on puisait notre force entre nous et avec les gens rescapés aussi. Quand j’ai une dame qui vient me voir et qui me dit qu’elle a mal, qu’elle a beaucoup de courbatures, des maux de tête, qu’elle est déshydratée… Je l’aide, je lui parle, je lui donne à boire. Après elle me remercie en me disant que c’était super. J’ai l’impression d’avoir accompli ma mission.

 

Dans cette notion de bienveillance, il y a également beaucoup de respect.
On est obligé. On ne peut pas être bienveillant sans respecter l’autre parce que le respect c’est donner de l’attention, c’est traiter les autres de la manière dont on aimerait être traité. Si on se respecte soi-même, on va respecter les autres.

 

Il n’y a pas cette notion de jugement, vous avez réussi à être juste dans l’accueil.
Ce n’est pas mon rôle, je suis sage-femme. Ces gens-là sont tellement jugés dans les médias, je trouve horrible la façon dont on parle d’eux, on leur met des étiquettes. Pour moi, ça reste des femmes comme n’importe quelles autres femmes dont je me suis occupée avant, peu importe d’où elles viennent, pourquoi elles vont en Europe et comment elles en sont arrivées là. Au final on est juste dans l’instant où on doit les accompagner et les faire se sentir le mieux possible.

 

Les traversées durent combien de temps ?

J’ai eu des traversées de 18 heures et la plus longue était de 72 heures. C’est assez aléatoire.

 

Votre pire souvenir à bord ?

Le pire souvenir est le moment où on avait 8 morts à bord. C’était horrible. Les survivants avaient été transférés sur un autre navire en route vers l’Italie. L’autre navire n’avait pas la capacité d’accueillir les 8 corps et donc on les avait gardés à bord. C’était difficile même si on savait que les survivants étaient devant, on était devenu soudainement un navire de la mort alors qu’on est un navire de vie. On est là pour sauver les gens. C’était très dur, l’atmosphère à bord était très lourde, tout le monde l’a ressentie énormément.

 

Les énergies ont changé ?

Oui.

 

Quelle relation avez-vous avec la mort et que représente-t-elle pour vous ?

Je me suis beaucoup posée cette question en mer parce qu’avant de monter à bord, je n’avais aucune relation avec la mort. Je n’avais jamais assisté à un enterrement, je n’avais jamais vu de personnes adultes mortes. J’avais vu des bébés morts avec mon métier, des bébés morts nés ou des nouveaux-nés décédés. Je suis devenue sage-femme pour donner la vie, mettre au monde des bébés mais c’est aussi accompagner des femmes dans leur vie. Tout est axé sur la vie car ce ne sont pas des gens malades dont je m’occupe et soudainement on avait des gens qui étaient morts, ce n’était pas terrifiant mais c’était un moment où le cœur se brise. Parmi les décédés, il y avait l’oncle et la maman d’une petite fille en vie. La mort fait partie de ces choses-là, ça laisse tellement de tristesse derrière soi et moi j’ai l’habitude de ne pas m’entourer de tristesse. Je n’aime pas les énergies négatives parce que je n’aime pas les gens négatifs, je les fuis comme la peste mais la mort, on ne peut ni la fuir ni l’éviter et là on n’a pas pu du tout. On a tout tenté pour arriver à temps mais on n’a pas pu. C’est le genre de tristesse que je ne pourrais pas ignorer toute ma vie.

 

Découvrez la suite demain…

 

Valérie Motté

"AVEC NOS PENSÉES NOUS CRÉONS LE MONDE" BOUDDHA